10 minutes pour saisir une ordonnance : ce que le système informatique hospitalier fait vraiment aux médecins
Hier, j'ai eu une conversation avec un médecin. Exercice 100 % hospitalier, conditions de travail en constantes dégradations. Cette conversation vient s'ajouter à toutes celles auxquelles j'ai pu participer depuis des années. Elle a duré, un peu. Je sais ce qui se cache derrière une pause longue. Je connais la signification des "on peut rien faire". Ce médecin n'est pas en burn-out clinique. Il est en burn-out administratif et informatique. C'est différent. Et c'est, d'une certaine façon, encore plus révoltant.
- La révolte impossible des médecins
- Pourquoi une ordonnance prend 10 minutes en CH
- Des dizaines de milliers d'euros pour un logiciel inutilisable
- Vision idéale vs réalité terrain : le parcours complet
- L'IA à l'hôpital : outil ou prétexte ?
- Pourquoi les médecins ne disent rien
- La vraie perte : pas le temps, le sens
- Questions fréquentes
La révolte impossible des médecins
La scène est pourtant banale. Un couloir d'hôpital, je croise une tête connue que je vais saluer en fin d'après-midi. Le médecin n'a pas le temps, mais l'envie de parler est là. On se connaît bien, et je suis pas dans le système. Donc ça m'ouvre des confidences. On marche doucement en parlant, un brancardier court dans le sens inverse. On traverse le couloir, rénové à coups de millions d'euros pendant 10 ans. Les travaux sont finis depuis 1 an, le couloir a pris l'eau 2 jours plus tôt pendant un orage. Personne n'y peut rien, apparemment. Ca me rappelle cette fois où, dans un grand hôpital lyonnais, la cage d'ascenceur s'est transformée en chute d'eau sur 5 étages car une canalisation a explosé d'un coup (véridique). On parle, une conversation qui déroute sur la lourdeur administrative et sur les outils numériques en santé. Ca ouvre une porte — logique — sur ce qui se passe réellement dans une journée de consultation.
Ce médecin est praticien dans un petit Centre Hospitalier de périph'. Il exerce depuis plus de quinze ans. Il n'est pas de ceux qui se plaignent facilement. Il a dit une phrase que je n'ai pas oubliée :
« Il m'arrive de passer dix minutes à saisir une seule ordonnance. Pas parce que le traitement que je propose au patient est compliqué, non ! Parce que le logiciel plante si j'ai trop de pages ouvertes. Et comme j'ai besoin de données précises, que j'oublie parfois de noter, je suis obligé de retrouver l'info qui me manque dans ce logiciel bordélique. »
— Médecin praticien hospitalier, CH, mai 2026
Dix minutes. Pour une ordonnance. Dans un monde où la consultation elle-même est censée tenir en vingt minutes et où le patient d'après attend déjà depuis... un moment.
Ce n'est pas une anecdote isolée. C'est le quotidien documenté d'une grande partie des médecins hospitaliers français. Une étude observationnelle portant sur 138 consultations, publiée sur le dépôt universitaire DUMAS, a mesuré que 21,35 % du temps de consultation est consacré à des tâches administratives — dont la rédaction de feuilles de soin électroniques, identifiée comme la plus chronophage de toutes. Ce chiffre, extrait de conditions réelles et non déclaratives, donne une idée de ce que représente l'informatique dans le quotidien d'une consultation.(Source : DUMAS, thèse de médecine, 2021)
Pourquoi une ordonnance met dix minutes à être saisie dans un hôpital public ?
La réponse courte : parce que les logiciels de prescription hospitaliers ont été conçus pour répondre à des appels d'offres, pas à des usages médicaux.
La réponse longue est plus intéressante.
Les systèmes d'information hospitaliers (SIH) sont des produits complexes, achetés dans le cadre de marchés publics sur des critères principalement administratifs — conformité réglementaire, interopérabilité théorique, prix sur plusieurs années. L'ergonomie réelle, la vitesse de saisie, la logique du workflow médecin : ces critères arrivent loin derrière, quand ils sont évalués.
Résultat : les interfaces sont pensées par des informaticiens qui n'ont jamais posé de diagnostic. ces interfaces sont validées par des directeurs qui n'ont jamais prescrit, et sont déployées sur des serveurs dont la capacité de charge n'a pas anticipé qu'un médecin pourrait avoir plusieurs dossiers ouverts simultanément. Donc ça charge pendant des minutes entières. Et parfois, ça plante. Donc il faut tout relancer. En pleine consultation.
Le problème de l'ordonnance à dix minutes n'est pas un bug. C'est volonté structurelle d'architecture de développement.
Des dizaines de milliers d'euros investis — et un logiciel que personne ne supporte
C'est la partie qui dérange le plus dans cette conversation. Ce CH n'a pas négligé son système d'information. Il y a investi. Significativement. Sur cinq ans et plus.
Des dizaines de milliers d'euros — les chiffres réels varient selon les établissements, mais les charges d'exploitation des SIH représentent 1,28 milliard d'euros par an au niveau national, selon les données de l'Agence technique de l'information sur l'hospitalisation (ATIH) et de la DGOS.(Source : Ministère de la Santé / ATIH) À cela s'ajoutent 2 milliards d'euros injectés par le Ségur du numérique en santé depuis 2021, programme d'État visant à moderniser les outils informatiques des établissements de santé.(Source : Agence du Numérique en Santé)
L'argent a été dépensé. Les contrats signés. Les formations dispensées.
mais le résultat est là : le médecin attend que le logiciel charge. Il a l'impression d'être empêché de faire son travail efficacement.
Il y a quelque chose de particulièrement cynique dans cette situation : les établissements qui investissent le moins dans leur SI s'en sortent parfois mieux, parce qu'ils utilisent des outils simples que personne n'a cherché à rendre "complets". La complexité fonctionnelle n'est pas corrélée à l'utilité perçue. Elle est souvent inversement corrélée à la vitesse d'exécution.
Vision idéale vs réalité terrain : le parcours complet minute par minute
Pour donner une forme concrète à cette conversation, j'ai reconstruit les deux parcours — ce qu'une consultation devrait être avec les outils disponibles aujourd'hui, et ce qu'elle est dans la réalité de ce médecin. La durée totale est identique. Presque exactement.
🏆 POINT POSITIF
📁 DOSSIER NON LU
🔥 AUSSI L'ÉTAPE 3
⏳ ATTENTE SYSTÈME
🖨 IMPRIMANTE
🎭 RENVERSEMENT COMPLET
⏱ 20 MIN PERDUES
La durée totale — environ 70 minutes — est quasi identique dans les deux cas. C'est ce qui rend le comparatif particulièrement difficile à ignorer. Ce n'est pas une question de moyens supplémentaires. C'est une question d'où va le temps... donc l'argent.
L'IA à l'hôpital en 2026 : outil de soin ou argument budgétaire ?
C'est là que la conversation a véritablement dégénéré. Et je comprends pourquoi.
Quand j'ai évoqué l'IA comme levier possible — des assistants de prescription, de la dictée médicale automatisée, des résumés de dossier en amont de consultation — la réponse a été immédiate et sans ambiguïté :
« La politique de l'établissement est claire. Si l'IA peut faire le travail, on n'a pas besoin de renouveler les postes au départ à la retraite. Les secrétaires vont perdre leur travail, c'est pas le but. Tout le monde est menacé car les administrateurs ne comprennent pas. Ils sont dans leur bureau à faire croire au monde qu'ils servent à quelque chose. Si un administrateur ne vient pas pendant 2 mois, ça changera quoi, dans le fond ? Si une secrétaire du service ne vient pas pendant 2 mois, IA ou non, ça change tout. »
— Même médecin, même conversation
Ce n'est pas une rumeur. Ce n'est pas une paranoïa syndicale. C'est une position institutionnelle — pas toujours écrite, rarement assumée en public, mais réelle dans les arbitrages budgétaires.
Et c'est le nœud du problème.
L'IA médicale, utilisée correctement, pourrait faire exactement ce que ce médecin espère : lire le dossier avant lui, rédiger le CR pendant qu'il parle, proposer une ordonnance-type à valider en trente secondes. Gagner du temps clinique pour une meilleure prise en charge globale (et réussir à partir le soir avant 20h30).
Utilisée comme variable d'ajustement budgétaire, l'IA fait exactement l'inverse : elle justifie de ne pas pourvoir les postes vacants, d'augmenter la charge des médecins restants, et de remplacer la compétence humaine par un outil que personne n'a eu le temps de prendre en main correctement. Parce que le problème est partout pareil : quelqu'un qui ne comprend pas l'outil va en faire n'importe quoi... on l'a déjà vu avec les ingénieurs qui construisent les systèmes SIH, l'administration qui ne voit que ses taux d'occupation et sa T2A ("Tarification A l'Acte", pour les non-initiés).
- Résumer le dossier patient en 90 secondes avant la consultation
- Dicter et structurer le CR en temps réel
- Générer l'ordonnance-type à partir de l'anamnèse
- Alerter sur les interactions médicamenteuses
- Produire les fiches ETP patient automatiquement
- Justifier de ne pas renouveler un poste au départ à la retraite
- Annoncer une "transformation numérique" sans budget d'accompagnement
- Déployer un outil sans formation ni intégration au workflow réel
- Augmenter la charge des médecins restants sans compensation
- Mesurer la rentabilité à court terme, pas la qualité de soin
Pourquoi les médecins hospitaliers ne disent rien — et ce que ça coûte ?
La question s'impose : si la situation est aussi difficile, pourquoi n'en entend-on pas plus parler ?
La réponse tient en trois mécanismes qui se renforcent mutuellement.
Le silence de la vocation
Les médecins ont choisi ce métier. Beaucoup ont intégré que les mauvaises conditions font partie du contrat implicite — la vocation, le service public, l'abnégation. Se plaindre ressemble à une trahison de quelque chose. Alors on se tait. On continue. On s'use.
La peur de l'étiquette
Dans un CH, se plaindre du logiciel ou du manque de personnel, c'est risquer d'être perçu comme le problème. Il arrive que les praticiens qui montent au créneau finissent dans des situations administratives compliquées — commissions, audits de pratique, questionnements sur leur "adaptabilité au changement". Le système a une façon de décourager les lanceurs d'alerte internes sans avoir à les nommer comme tels.
L'épuisement qui érode la capacité à se battre
Pour se battre, il faut de l'énergie. Or l'énergie disponible est entièrement absorbée par le travail lui-même — les consultations, les urgences, les astreintes, la saisie. Il ne reste rien pour la résistance organisée. C'est un mécanisme de capture parfaitement efficace, même s'il n'a pas été conçu comme tel.
En 2022, une urgentiste de Cherbourg avait rendu public son épuisement dans un témoignage repris par France Bleu : « Épuisée par une perte de sens, non pas du soin, mais du système même des urgences, en total décalage avec ce pourquoi elle a fait ce métier. » En 2025, une anesthésiste-réanimatrice témoignait dans le même registre après avoir quitté l'hôpital public après cinq ans. Ces démissions ne sont pas des accidents individuels. Ce sont des signaux structurels.(France Bleu, 2022 · What's Up Doc, jan. 2026)
La vraie perte n'est pas le temps. C'est le sens.
Voilà ce que j'ai retenu de cette conversation, au fond.
Ce médecin ne se plaint pas de travailler beaucoup. Il se plaint de travailler mal. Ce n'est pas la même chose. Un médecin peut voir vingt patients par jour dans des conditions dégradées et continuer — par habitude, par sens du devoir, par manque d'alternative. Mais quelque chose se détériore à un étage invisible pour les usagers.
Ce qui se détériore, c'est le sentiment que le travail a du sens. Que le patient, au bout du compte, a été bien soigné. Que la consultation a servi à quelque chose d'autre que de produire une ordonnance dans un logiciel merdique. Ce qui se détériore, c'est la foi en ce métier.
La santé est censée être un bien commun. C'est la définition qu'on en donne dans les textes, dans les discours, dans les rapports parlementaires. Mais dans la pratique quotidienne de ce médecin, la santé est devenue un flux à optimiser, un coût à contenir, un marché à rentabiliser. Lui, avec toutes ses années d'études et ce salaire qu'on lui envie parfois tant (sic!) est devenu une ressource dans ce flux — pas le professionnel de l'humain qu'il a voulu être.
Quand il dit qu'il en a assez, ce n'est pas qu'il ne veut plus soigner. C'est qu'il ne reconnaît plus son métier dans ce qu'il fait.
Questions fréquentes
Pourquoi les médecins hospitaliers sont-ils à bout en 2026 ?
Au-delà de la charge clinique, les médecins hospitaliers subissent une charge administrative et informatique croissante : des logiciels mal conçus qui ralentissent la saisie des ordonnances (parfois dix minutes pour une seule ordonnance), des systèmes d'information achetés à prix élevé mais non ergonomiques, et une multiplication des interruptions — appels, e-mails — pendant les consultations. La charge clinique n'a pas diminué. La charge parasite a augmenté. La combinaison est épuisante. L'Observatoire MNH 2024 chiffre à 58 % la part des médecins ayant vécu un problème de santé mentale ces dernières années.
Combien coûte un système d'information hospitalier, et pourquoi ne fonctionne-t-il pas ?
Les charges d'exploitation des SIH représentent 1,28 milliard d'euros par an au niveau national selon l'ATIH. Le Ségur du numérique en santé a ajouté 2 milliards d'euros d'investissement depuis 2021. Le problème n'est pas le montant : les logiciels sont achetés sur appel d'offres selon des critères administratifs, pas d'ergonomie réelle. Les soignants sont rarement associés aux choix d'acquisition. Une fois le contrat signé, les barrières de sortie sont trop élevées pour changer.
Les IA vont-elles supprimer des postes à l'hôpital ?
La tension documentée sur le terrain est l'utilisation de l'IA comme argument pour ne pas renouveler les postes au départ à la retraite, plutôt que comme outil d'amélioration des conditions de travail. Les médecins associent IA et suppressions de postes plutôt qu'IA et gain de temps clinique — ce qui rend toute adoption difficile. C'est un choix de gestion, pas une fatalité technologique.
Quelle est la durée réelle d'une consultation utile en Centre Hospitalier ?
Une étude observationnelle portant sur 138 consultations (DUMAS, thèse de médecine) révèle que 21,35 % du temps de consultation est consacré à des tâches administratives. Pour une consultation d'une heure dix en CH, la part réellement consacrée à l'acte médical — examen, échange thérapeutique, décision clinique — est souvent inférieure à vingt minutes. Le reste se décompose entre attentes logicielles, interruptions, saisie et dysfonctionnements techniques.
- Observatoire MNH-Odoxa, vague 4, novembre 2024 — santé mentale des professionnels de santé. Le Quotidien du Médecin
- Observatoire MNH, mars 2025 — un tiers des médecins en burn-out. What's Up Doc
- ATIH / DGOS — charges et ressources des systèmes d'information hospitaliers (1,28 Md€/an). Ministère de la Santé
- Ségur du numérique en santé — 2 milliards d'euros, depuis 2021. Agence du Numérique en Santé
- Impact du travail administratif pendant les consultations de médecine générale — 21,35 % du temps, 138 consultations observées. DUMAS, thèse de médecine, 2021
- Témoignage Dr Rachel Paggi, urgentiste, Cherbourg. France Bleu, juin 2022
- Médecins démissionnaires hôpital public 2025. What's Up Doc, janvier 2026